«Les taxes rendent incertaine la viabilité des opérateurs de paris sportifs à court terme»

«Les taxes rendent incertaine la viabilité des opérateurs de paris sportifs à court terme»

 Par Emmanuel BENICHOU, Gtech-G2 et Monaco iGaming Exchanges, le 29/07/2010 | Réagissez à cet article 

Nous interrogeons un des acteurs du marché les plus influents et les plus à même de nous dévoiler quelques chiffres sur les tendances actuelles du pari sportif et du poker. Aussi, pour Kuzeo, il revient sur l’ouverture du marché à la concurrence en France, le droit au pari, les taxes, l’ARJEL et les autres jeux d’argent qui pourraient se voir, eux-aussi, libéraliser dans les 2 ans à venir.

Kuzeo : « Bonjour. Quelle est votre activité actuelle, après avoir été confronté à de nombreuses responsabilités sur  le marché du gambling ? »

Emmanuel Benichou : Je dirige la filiale française Gtech-G2 du Groupe Lottomatica, Gtech-G2 est le leader des fournisseurs de solution de jeu en ligne en marque blanche dans les pays régulés avec des clients comme Yahoo, BetClic, loterie suédoise, italienne,..

Je conseille aussi l’organisation des Monaco iGaming Exchanges qui est le salon des professionnels du jeu en ligne qui aura lieu du 10 au 13 octobre 2010.

« Plus d’un mois et demi après la délivrance des licences de paris sportifs en ligne par l’ARJEL et près d’un mois après celles du poker, quel est votre sentiment ? Peut-on tirer un premier bilan ? »

Il est encore un peu tôt pour tirer des conclusions définitives. Cependant, avant la pause estivale, il est d’ores et déjà possible de relever certains points :

  • L’ARJEL qui s’était engagée à délivrer des licences pour la Coupe du monde de football a tenu ses engagements, ce qui est un vrai tour de force.
  • la loi « d’ouverture » à la concurrence du secteur des jeux correspond plus en définitive à une restriction de l’offre, tant en nombre d’operateurs qu’en type de jeux.
  • Le nombre de demandes d’agrément est important et l’intérêt pour un agrément de sociétés encore inconnues en France et même en Europe, grandi. A contrario, certaines sociétés réputées ne souhaitent pas de licences car les jeux sur lesquels ils sont performants ne sont pas autorisés ou les conditions d’ouverture ne leur conviennent pas.
  • Nous voyons l’émergence de sociétés purement Française.
  • Concernant les acteurs historiques, nous voyons le PMU entrer en force dans le pari sportif et la FDJ renforcer sa position malgré la non-disponibilité du Live betting.
  • La vraie surprise concerne Unibet et Intewetten, qui n’ont pas de licence à ce jour ou n’en souhaitent pas.
  • Pour le poker, peu de surprise. L’essentiel des leaders de l’industrie ont obtenu des licences. Cependant, les opérateurs historiques ne sont pas prêts, ce qui offre une opportunité incroyable aux operateurs privés agréés de capter des parts de marché dans une situation moins concurrentielle que si les « historiques » étaient opérationnels. A observer attentivement l’évolution des opérateurs de poker qui n’ont pas souhaité s’adosser à un réseau ; des interrogations pèsent sur leur capacité à faire vivre un réseau de joueurs moins nombreux que les grands operateurs.

Concernant l’industrie d’un point de vue global, il est intéressant de voir le cas exceptionnel de la France où les sociétés souhaitant offrir un service de jeu préfèrent s’allier à un opérateur existant plutôt que des fournisseurs de solutions. Ce point est réellement atypique sur le marché européen mais s’explique par la méconnaissance du secteur, les sociétés préférant s’allier à des operateurs ayant la connaissance du métier afin de l’appréhender.

Nous voyons déjà une 2ème étape où ces mêmes sociétés envisagent de fournir leurs propres services seules. Elles anticipent la fin de leur partenariat et le rendez-vous à 18 mois fixé par le législateur pour faire un point sur la loi. Dans ce cas, les fournisseurs de services B2B auront leur rôle à jouer.

Ce rendez-vous sera probablement l’occasion d’une baisse des taxes mais aussi l’ouverture à d’autres jeux, suivant ainsi le modèle italien.

« Sur la loi en elle-même et les taxes, qu’en pensez-vous ? »

Concernant la loi, rappelons que celle-ci a été faite avec plusieurs objectifs, préserver le respect de l’ordre et de la santé public, prévenir le blanchiment d’argent, garantir un niveau de taxe et probablement protéger les acteurs historiques, ces 2 derniers points étant très liés. La loi à mon sens n’ouvre pas assez largement l’éventail des jeux, très probablement le futur proche (18 à 24 mois) permettra de proposer le bingo, le casino, mais aussi de faire jouer les joueurs de poker de pays régulés ensemble, un peu comme le modèle de l’EuroMillions.

Un autre point devrait voir une bataille débuter dans les prochains mois, il concerne la possibilité de proposer des paris dans un réseau physique. Beaucoup d’operateurs de jeu tirent l’essentiel de leurs revenus des « betting shops », cette ouverture hypothétique est très probablement le point le plus important de l’industrie car générateur de beaucoup d’argent mais aussi et surtout d’emplois.

Bien sûr, les taxes sont extrêmement élevées, constituant une barrière à l’entrée mais aussi déstabilisant le « business model » des opérateurs. Une révision de ces taxes pourrait être possible dans les 18 prochains mois.

A noter aussi le système de contrôle mis en place par l’ARJEL, pour rappel il s’agit d’un coffre fort vers lequel doit être envoyé toutes les informations de jeu. Ce système représente une complication et des coûts important pour les opérateurs, représentant de ce fait une sélection à la pénétration du marché.

« Ce sont aux organisateurs de compétitions sportives que revient le droit de "consentir à l’organisation de paris sportifs" (article 52 de la loi régulant le secteur des jeux d’argent et de hasard en ligne). Pouvez-vous expliquer cela à nos lecteurs ? Comment est-ce gérable étant donné le nombre de compétitions qui ont lieu chaque année dans les différents sports ? Et que se passe-t-il si un organisateur refuse ? »

Au préalable, le nombre et le type de compétitions autorisées comme support à des paris est défini par un collège de l’ARJEL. La situation actuelle limite le nombre de compétitions et entraîne des difficultés à proposer une offre de pari intéressante et répartie dans le temps. Par exemple, les tests matchs de l’équipe de France de rugby ne sont pas ouverts aux paris. Par ce contrôles l’ARJEL veut se prémunir d’éventuels manipulations de résultats et de matchs, et des possibilités de corruption.

Pour simplifier, cet article 52 se base sur la propriété des évènements par leurs organisateurs (loi Lamour n° 2003-708 du 1er août 2003 et décret n° 2004-699 du 15 juillet 2004). Une première en Europe ! Par exemple, la Coupe du monde de football n’a pas fait l’objet d’un paiement de droits.

Les organisateurs vendent aux opérateurs de jeu le droit d’utiliser les compétitions qu’ils organisent comme support au pari. Par exemple, la FFT (Fédération Française de Tennis) peut vendre aux bookmakers le droit de parier sur les matchs de Roland-Garros.

De plus, cette offre ne doit pas être discriminante, comme le souligne l’article L333-1-2 du code du sport : « Les fédérations sportives et organisateurs de manifestations sportives ne peuvent ni attribuer à un opérateur le droit exclusif d'organiser des paris ni exercer une discrimination entre les opérateurs agréés pour une même catégorie de paris (…). Tout refus de conclure un contrat d'organisation de paris est motivé par la fédération sportive ou l'organisateur de cette manifestation sportive et notifié par lui au demandeur et à l'Autorité de régulation des jeux en ligne ». Autre première, l’instauration d’un droit au pari de 1% des mises.

« Peut-on dire que les paris sportifs représentent un véritable financement pour le sport français ? Qu’est-ce que cela représente au niveau ? »

Je suis très nuancé sur le sujet, certains clubs et sports les plus suivis bénéficieront de cette manne financière. Cependant, le marché n’est pas un marché énorme, on parle de l’ordre de 2 à 2,5 milliards d’euros de mises pour 2012, soit 200 millions de produit brut des jeux sans compter le poids de la partie illégale qui restera de l’ordre de 20%.

Il est encore un peu tôt pour connaître la réalité des sommes étant donné que les contrats n’ont pas encore été signés avec les fédérations sportives.

L’ensemble des taxes fait peser une grande incertitude sur la viabilité des opérateurs de paris sportifs.

Le paiement des détenteurs de droits additionné aux taxes de l’Etat et au droit aux paris (1%) dégradera le résultat des filiales françaises des opérateurs, qui trouveront un point d’équilibre à moyen terme d’ici 5 à 8 ans. Leurs marges, comparées à celles des autres pays européens, pourraient être divisées par 2 ou 3.

« Enfin, pouvez-vous nous donner quelques chiffres sur le poids du pari chez les opérateurs de jeux ? »

Voici les résultats concernant 2008 provenant des comptes annuels des sociétés :

 

Sport

 
% sur le revenu net 2008 Pari sportif Marges (Rapport Barclays Capital 2010) Poker

SportingBet

60%

10%

14%

Unibet

33%

-

21%

Bwin

56%

8%

22%

Playtech

-

-

27%

888

1%

-

28%

PartyGaming

4%

5,5%

58%

Des tendances récentes montrent une croissance sous-jacente forte du revenu de sport. La croissance du pari sportif en Europe a été forte pour les opérateurs de jeu d’argent en ligne concentrés sur les sports principaux pendant les 12 mois passés avec une croissance structurelle forte, les championnats européens de football en 2008 et la croissance de pari en direct (live) menant à une croissance a 2 chiffres.

Positionnement des sociétés sur le poker

PartyGaming a la plus grande exposition au marché du poker en ligne avec 58% de ses revenus nets pour 2008 et un produit de 274 millions de dollars. Cependant, je pense que la part du poker en ligne va baisser comme part du revenu net total de PartyGaming. En compensation, la part des autres segments de produit augmenteront plus rapidement dans un environnement du marché du poker européen fortement compétitif.

Bwin a la deuxième plus grande exposition absolue au poker en ligne et un produit provenant du poker de 73,5 millions d'euros pour 2008, bien que le pourcentage du revenu poker total de Bwin ait représenté seulement 22%. Cependant, le poker en ligne est de mon point de vue la clé d'entrée de Bwin dans des marchés réglementés et je pense que le poker, au moins, maintiendra sa part dans leur revenu. Pour 888, bien que majoritairement orienté vers le casino en ligne, le groupe tire 28% de ses revenus du poker en 2008 et la progression du poker agira comme le conducteur clé pour le groupe avec notamment des clients B2B.

Playtech a produit 27% des revenus du groupe avec le poker en 2008. Le revenu 2008 réel était proche du plancher du groupe à 30 millions d'euros, cependant si nous calculons un chiffre d'affaires brut avec des licences fees de 10% reflétant le modèle de partage de revenus de Playtech, j’évalue que cela fournirait 300 millions d'euros de revenu de poker, donnant à Playtech la part la plus grande du marché de poker non-américain.

Unibet produit 21% du revenu avec le poker en 2008 et l’utilise actuellement comme la stratégie d'entrée pour des marchés européens de l'Est.

Sportingbet a l'exposition la plus basse au poker en ligne avec 12% de revenus nets totaux de poker en 2008/2009, en baisse de 15% en 2008. Sportingbet utilise le poker pour des ventes croisées et la fidélisation plus que pour de l’acquisition.

En anticipant, le pari sportif continuera à être l’intérêt central du groupe et je pense que le poker continuera à baisser dans revenu total du groupe.

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