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«Le conflit d’intérêt entre la FDJ et le centre du jeu excessif est scandaleux»

«Le conflit d’intérêt entre la FDJ et le centre du jeu excessif est scandaleux»

Interview de Jean-Pierre MARTIGNONI, sociologue

Par Florian, 13 juillet 2010 | 4 commentaires

Alors que certains affirment depuis des mois que l’ouverture du marché à la concurrence en ligne va générer une dépendance plus sévère des joueurs, la remise en cause de l’addiction des jeux d’argent par les neuroscientifiques est assez déconcertante. Et ils ne sont pas les seuls à dénoncer les idées reçues et les affirmations sans preuve ni réelle indépendance.

Nous donnons la parole à un sociologue. Il met un coup de pied dans la fourmilière en dénonçant ce qu’il nomme la « doxa du jeu pathologie maladie ».

Kuzeo : « Bonjour. Pouvez-vous présenter à nos lecteurs votre parcours et vos études dans le domaine du jeu d’argent ? »

Jean-Pierre Martignoni : Je suis sociologue à l’Université Lumière (Lyon 2), chargé d’enseignement, chercheur contractuel au Groupe de recherche sur la socialisation (GRS). Je me suis spécialisé sur le gambling, les jeux de hasard et d’argent, les joueurs, les espaces de jeu et la socialisation ludique contemporaine à partir de ma thèse (« Faites vos jeux : essai sociologique sur le joueur et l’attitude ludique », Edition l’Harmattan, 1993).

J’ai travaillé pendant de nombreuses années au PMU le week-end et en nocturne pour payer mes études, au contact direct des joueurs. C’est important à signaler. J’ai réalisé en 2000 la première recherche nationale représentative sur les machines à sous (« Ethno-sociologie des machines à sous », L’Harmattan, 2000) en collaboration avec le syndicat « Casinos de France » (CDF) et le groupe Lucien Barrière. J’ai publié en 2006 une étude exploratoire sur les directeurs de casinos (« Des casinos et des hommes : anthropologie des managers de casino ») en collaboration avec le syndicat « Casinos Modernes De France » (CMDF). J’ai participé en 2008 à l’Expertise Collective Inserm « Jeux de hasard et d’argent : contextes et addictions » (Paris, Les Editions de l’Inserm, 2008, 479 p.).

À l’international, je collabore depuis plusieurs années (expertise externe) aux Comités d’Evaluation Scientifique du « Conseil de recherches en sciences humaines du Canada » (CRSH) et du « Fond québécois de recherche sur la société et la culture » (FQRSC), sur des projets qui concernent l’industrie des jeux. Ma dernière expertise concerne le projet de Madeleine Pastinelli sur « Les impacts sociaux des communautés électroniques de pratiques marginales : le cas des aspirants joueurs professionnels de poker » (janvier 2010).

En France, j’ai réalisé en 2009 une étude représentative sur les joueurs de casino dans les exploitations du 3ème groupe casinotier national (Joagroupe) et toujours en 2009 j’ai participé au groupe de travail « addiction » de l’ARJEL. Avec l’historienne E. Belmas et la sociologue S. Craipeau, j’ai rédigé l’article « Jeu(x) » du dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine » (Paris, Puf, janvier 2010). J’ai lancé en 2000 avec Marc Valleur (Marmottan) l’idée d’un observatoire des jeux, qui figure désormais - grâce au Sénat - dans la loi sur les jeux en ligne.

« Vous disiez au début du mois de juin 2010 que le jeu n’était pas une pathologie, et qu’il met en lumière des problèmes sociaux et familiaux. A qui déconseilleriez-vous de jouer ? »

Sur la 2ème question, je vous arrête tout de suite, ce n’est pas au sociologue de dire aux gens ce qu’ils doivent faire ! Son travail consiste à mesurer, observer, rendre compte, mettre en relation, établir des causalités, proposer des pistes explicatives et des analyses, des typologies... Sur le terrain du gambling, la fonction des sciences sociales n’est donc pas de faire de la morale (« tu ne joueras point ») ou a contrario de faire du prosélytisme ludique.

Pour le reste de votre question, je conteste fortement la doxa du jeu pathologie maladie et je ne suis pas le seul. La question de l’addiction sans substance fait débat au sein de la communauté scientifique internationale, y compris chez les neuroscientifiques (voir le Figaro du 6 juillet 2010, Anne Jouan : « L’addiction sans drogue laisse sceptiques les neuroscientifiques »). Les pratiques excessives ne viennent pas du jeu lui-même ou de son support (jeu sur internet ou dans les casinos) mais de la biographie du joueur. Mais bien entendu le jeu peut mettre en lumière des problèmes sociaux ou personnels, conjugaux par exemple. Les études sur le jeu excessif (souvent contradictoires) prétendent qu'il y aurait entre 1 et 3% de joueurs addicts. Une sacrée fourchette qui varie du simple au triple. On est dans le lobbying et non dans la rigueur scientifique. Plus globalement, dans notre société du « care » (soin mutuel), on médicalise des pratiques sociales et culturelles notamment quand elles sont excessives, pour se donner bonne conscience et également pour faire de l’argent (ici le business du jeu compulsif).

Le centre du jeu excessif de Nantes a déjà touché plus de 4 millions d’euros de la Française des jeux, le conflit d’intérêt est scandaleux. La FDJ finance également le psychologue Robert Ladouceur à l’hôpital Bichat « pour évaluer le caractère addictogène des jeux en ligne », on croit rêver, notamment quand on connaît les débats déontologiques qu’il y a eu au Québec au sujet de ce psychologue cognitiviste. C’est à un Observatoire des jeux pluridisciplinaire et indépendant de mesurer les causes et conséquences du gambling de manière scientifique. C’était notre idée de départ avec Marc Valleur et Christian Bucher (psychiatre) quand nous avons lancé ce concept d’observatoire dédié. Mais là également je suis pour le moins étonné quand je vois que Marc Valleur reçoit en février 2010 des mains d’Eric Woerth la légion d’honneur, en plein débat parlementaire sur la loi sur les jeux en ligne, et avec la place qu’a occupé le jeu pathologique dans ce débat. Tout cela bien entendu n’est pas neutre ou anodin. Je crois que la politique des jeux de la France mérite une autre approche. La nouvelle architecture du paysage ludique prévue par le Sénat (à savoir un comité consultatif du jeu pour les jeux en ligne et en dur, observatoire des jeux, ARJEL) doit rebattre les cartes et de les redistribuer afin de renvoyer chacun à ses compétences. Si l’Etat a le courage de jouer franc jeu dans ce dossier, il sera gagnant au bout du compte et évitera bien des critiques, contentieux et polémiques ultérieures.

« Que pensez-vous de cette loi justement votée pour libéraliser le poker et les paris sportifs en France ? Auriez-vous fait le choix de libéraliser tous les jeux, par exemple les casinos en ligne ? »

C’est l’aboutissement d’un long processus. La loi relative « à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent ligne » a été votée à L’Assemblée Nationale le 6 avril 2010. Cette date marquera l’histoire des jeux en France. Elle constitue une étape importante dans la mise en place d’une politique des jeux cohérente. Certes, il y a eu des incidents de séance, des tentatives d’obstruction, des accusations politiciennes (« les amis du Fouquet’s ») et des joutes rhétoriques qui relèvent du pur jeu parlementaire. Mais l’essentiel n’est là. Députés et sénateurs ont beaucoup travaillé, comme en témoignent les milliers de pages des débats parlementaires. Les enjeux politiques, culturels et sociaux de cette légalisation ont été soulignés. C’est ce que l’histoire retiendra. Même s’il y a un important « dessous des cartes » dans ce dossier (dont je viens un peu de parler en ce qui concerne le jeu pathologique), c’est tout à l’honneur de la France - pays qui possède une histoire ludique riche et ancienne - d’avoir pris le temps d’organiser ces débats. La France n’est pas une république bananière. L’ouverture a été souhaitée partielle et maîtrisée, c’est un choix politique et c’est au gouvernement  et à la représentation nationale de décider de la politique des jeux de la France.

Ceci dit ce n’est sans doute qu’une première étape. On ne voit pas pourquoi les jeux de casino et les machines à sous seraient interdits sur le web. Ce ne sera pas forcément préjudiciable à l’industrie casinotière. Une synergie peut s’effectuer, on le voit actuellement avec le poker. En outre, ce sont des univers différents, la baisse actuelle des casinos en dur (qui est conjoncturelle et structurelle) ne provient pas de la montée en puissance des jeux d’argent virtuels, mais elle provient de la crise, du manque d’unité syndicale et de lacunes en matière de R&D.

« Vous semblez donc satisfait des efforts mis en place pour lutter contre l’addiction. Pourquoi ? Jouer en ligne est-il plus dangereux qu’en dur par rapport à la dépendance selon vous ? »

Sur la première question : je répète qu’il faut séparer les compétences. Ce n’est pas à la doxa du jeu pathologie maladie (dont la figure emblématique et opportuniste est le centre de Nantes) de soigner les joueurs et en plus de mesurer le jeu excessif tout en étant financé par les opérateurs de jeux. Le conflit d’intérêt est patent. En outre, sur le fond, le discours de la doxa est curieusement approximatif et évolutif. Marc Valleur vient d’affirmer que « les jeux en ligne sont probablement plus addictifs que dans les casinos » (Le Monde du 2 juillet 2010). C’est même pas sûr !!! On est là dans l’approximation et non dans la rigueur scientifique, dans l’art du « même pas faux » et dans le positionnement opportuniste et stratégique.

Sur la deuxième question, là également on s’aperçoit que la doxa du jeu pathologie maladie à l’art de retourner sa veste… toujours du bon coté. Au départ c’était la roulette et le casino qui étaient les jeux les plus addictifs (le mythe de l’enfer du jeu, la figure du joueur dostoïevskien canonisé par Freud), ensuite on a eu les machines à sous (le mythe du joueur onanistique, seul devant sa machine) et ensuite le Rapido (qualifié « d’assomoir contemporain » dans un article du Monde diplomatique), et maintenant naturellement ce sont les jeux d’argent en ligne qui seraient plus addictogènes (le joueur désocialisé, seul devant son ordinateur). Je vous laisse méditer sur le caractère évolutiste/opportuniste et contradictoire du discours de la doxa du jeu pathologie maladie. Il faut réaliser des études pluridisciplinaires sur ces jeux sans a priori, et c’est à l’observatoire des jeux de les réaliser et non à la doxa du jeu pathologie maladie de le faire car leurs réponses sont déjà incluses dans leurs hypothèses et leurs questionnements. Et comme on trouve forcément ce qu’on cherche… cette position est scientifiquement et épistémologiquement très dangereuse.

« Concernant le poker à proprement parler, en quoi est-il un formidable créateur de lien social ? Pensez-vous qu’il en va de même pour les paris sportifs ? »

Le poker a une Histoire et véhicule plusieurs symboliques fortes, liées à cette histoire (le western, l'Amérique, la conquête de l’Ouest, mais aussi la virilité, la compétition, la psychologie…). C'est le jeu d'argent par excellence, sans argent le poker n'a guère de sens. Je crois que celui qui se lance dans le poker ne fait pas que jouer à un jeu, il endosse, « habille », adopte l’hexis et le comportement du joueur (casquette, lunette, look, jeu avec les jetons qu'on manipule…). Mais c’est un jeu démocratique, il n’y a pas d’uniforme. Les  nombreux magazines dans les kiosques, la télé ont largement « préparé le terrain » du poker en ligne. Ils véhiculent les symboliques décrites ci-avant et mettent en scène par exemple l'argent, le cash (présent sous forme de grosses liasses de billets de banque, de $). Le poker en ligne accentue le côté démocratique de ce jeu, on peut se faire sélectionner pour des tournois sur internet, sortir de l'anonymat. Certaines vedettes du poker se sont fait un nom sur internet et ensuite dans les tournois. Le poker sur internet va favoriser le lien social important qui existe dans la communauté des joueurs, qui partage une passion commune. Le poker (en dur ou sur internet) possède de nombreuses caractéristiques purement ludiques (mélange de connaissances, d'expériences, calcul de probabilités, présence du hasard) qui expliquent son succès international. Ce jeu possède un intérêt ludique spécifique où la dimension psychologique et humaine joue un rôle considérable. Par ailleurs, s’il comporte de multiples variantes, les bases du poker sont assez simples et cette simplicité va contribuer à assurer son succès, notamment pour les nouveaux joueurs qui peuvent entrer plus facilement dans ce jeu qui comporte par ailleurs de la compétition et qui instaure des temporalités particulières : beaucoup d'attente et de répétition, mais parfois tout s'accélère quand un joueur fait tapis (all in).

Pour la deuxième partie de votre question : je n’aime pas opposer les jeux d’argent pour savoir si certains sont plus intelligents, plus sociaux, plus intellectuels que d’autres, ce n’est pas le rôle du sociologue d’établir une hiérarchie ludique qui sera forcément ethno-centrée et subjective. Je crois, qu’outre l’argent que le joueur cherche à gagner à travers le pari qu’il engage (tous les joueurs cherchent à gagner contrairement à ce dit la doxa du jeu pathologie qui contre toute attente affirme que le joueur cherche à perdre pour se punir !) fondamentalement dans le jeu, il y a d’une part une recherche de plaisir individuel, d’autre part une passion commune qu’on partage avec l’autre même si c’est pour l’affronter ou le battre. Les paris sportifs n’échapperont pas à la règle. Il ne faudrait pas cependant que l’argent vienne pervertir les compétitions à l’origine de cette passion. Il faut donc beaucoup de régulation et de contrôle pour éviter tricherie ou délit d’initiés.

« Finalement, les jeux d’argent véhiculeraient-ils de bonnes valeurs morales, contrairement à tout ce que l’on peut entendre habituellement ? »

Le jeu est dans le cœur de l’homme depuis la nuit des temps. On a longtemps cherché à prohiber les jeux d’argent pour des causes morales ou religieuses. En vain, on favorisait ainsi le jeu clandestin. Il reste encore des traces de cette condamnation dans certaines religions et certains discours contemporains. Et la doxa de la pathologie maladie n’est pas loin parfois de cette morale quand elle essaie de « pathologiser » cette passion ordinaire, qui est un fait social et culturel avant d’être une pathologie. En fait je crois que si le jeu tout à la fois fascine et fait peur, c’est qu’il symbolise le monde, qu’il symbolise la vie et la mort, comme l’a écrit Jean Cau il y a bien longtemps : « Il faut jouer, les cartes sont là. Elles sont la vie et la mort, si je sors une bûche, je suis mort, si je lance un neuf, la vie m’inonde. Fausse mort, fausse vie, mais qui me renvoie l’écho d’une vraie mort ou d’une vie exaltée », La Nef n° 16,17, I964, 8-IO).

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Vos réactions (4)

  • Martignoni, le 31/08/2011 à 18h12 #1


    Euromillions, aléatoire prépondérant, financement et instrumentalisation du jeu pathologie maladie, incitation au jeu accrue…

    LA FRANCAISE DES JEUX SE CROIT TOUT PERMIS...ET ELLE SE PERMET TOUT

    Jean-Pierre G. Martignoni-Hutin (sociologue)

    L’affaire d’Euro Millions, qui a vu une joueuse déposer plainte contre la Française des jeux (FDJ) auprès de la Commission Européenne, dévoile beaucoup du vrai visage de l’opérateur historique. Si le journal le Parisien se fourvoie, quand il précise que « les chances de gagner à Euro millions ne sont pas les mêmes selon les pays », on peut s’interroger pour savoir pourquoi la FDJ limite le nombre de combinaisons en jeu multiples à 378 (pour 756 euros) alors qu’un joueur espagnol peut jouer 2520 combinaisons à Euro Millions en une seule fois ( pour 5040 euros). La FDJ souhaite t elle protéger les joueurs comme elle l’affirme : « nous souhaitons compliquer la vie du joueur excessif pour ne pas encourager les abus qui peuvent conduire à des addictions » ou instrumentalise t elle la question du jeu pathologie maladie pour éliminer les gros joueurs ou les regroupements de joueurs qui voudraient jouer gros jeu ? On peut sérieusement s’interroger.

    Certes, certains seront choqués d’apprendre que des Français engagent autant d’argent dans Euro Millions. Mais après tout c’est leur choix. Arrêtons de tout moraliser dans une politique du care hypocrite et envahissante. Les Français ont plus besoin de millions que de conseils. Par ailleurs, à qui la faute ? Les discours de pompiers pyromanes, ça commence à bien faire. Ce sont les pactoles de plus en plus faramineux d’Euro Millions et les publicités omniprésentes de la FDJ, qui attisent les convoitises des Français (et des Européens ) qui peuvent percevoir ces jeux comme une forme de placement, certes à très haut risque, mais une forme de placement tout de même. Comme ils pensent qu’on ne prête qu’aux riches, et qu’on ne pardonne qu’aux riches ( cf affaire DSK) ils expérimentent cette maxime dans la sphère ludique. Les logiques internes à la praxis ludique indiquent que ce n’est pas forcément absurde de jouer gros jeu. Mais naturellement on peut gagner Euromillions en jouant… une seule grille à 2 euros.

    À ceux qui voudraient jouer comme les Espagnols, la FDJ – cynique - indique « qu’ils peuvent toujours cocher 1260 grilles simples à 2 euros » ! Totalement absurde car strictement impossible à réaliser matériellement. L’opérateur se moque donc de sa clientèle. Il y a bien inégalité d’accès au jeu selon le pays où l’on habite. De fait, la FDJ empêche peu ou prou sa clientèle de jouer gros jeu à Euro millions alors que les Espagnols mais aussi dans une moindre mesure les Belges (1260 combinaisons possibles pour 2520 euros) et les Portugais ( 756 combinaisons possibles pour 1512 euros) peuvent le faire. Visiblement l’opérateur Français n’aime pas les gros joueurs ou les joueurs qui se regroupent pour jouer… forcément plus gros que s’ils jouaient individuellement. Bizarre. Si c’est par soucis de protéger le joueur, et si cela fait partie d’une politique de jeu responsable, que diable la Française des jeux ne l’a t elle pas annoncé avant, haut et fort ! C’est la suspicion légitime d’une joueuse qui a dévoilé l’affaire. A suivre car en l’absence d’autorité de régulation pour les jeux en dur et en attendant qu’un véritable observatoire scientifique des jeux se mettent au travail pour informer le Comite Consultatif présidé par F. Trucy, la vigilance est de mise. L’absence historique de transparence de la FDJ, son double langage, sa main mise sur les médias et les agences de presse autorisent une suspicion légitime.

    Cette histoire rappelle l’affaire des jeux de grattage (dévoilée par un joueur qui jouait gros jeu, Robert Riblet) ou l’on voyait la FDJ inventer un concept - totalement inconnu en probabilité – d’aléatoire prépondérant, pour contrôler la distribution des gros gains de manière homogène sur tout le territoire. La FDJ manipulait avec un grand machiavélisme le hasard pour ses jeux de grattage et continue certainement à le faire en toute impunité. Elle cherche visiblement à contrôler la manière de jouer des joueurs. L’ensemble indique que l’opérateur historique plus que jamais se croit tout permis et se permet tout.

    Sa politique en matière de jeu responsable est particulièrement représentative de cette omnipuissance. L’opérateur finance curieusement ses ennemis, les anti-jeu de la doxa du jeu pathologie maladie - notamment le centre du jeu excessif de Nantes (CRJE) dirigé par JL Vénisse - pour mieux les contrôler, mais dans le même temps se lance dans une course effrénée à la croissance jamais vue depuis sa création. La politique éthique mise en œuvre par Christophe Blanchard Dignac (PDG de la Française des jeux) a donc pour conséquence en réalité - sous couvert d’une lutte contre le jeu excessif et le jeu de mineur - de produire plus de jeu. Habile stratège - mais certains pourraient considérer cela comme de la duplicité - le patron de la FDJ a profité du débat sur le jeu pathologique, de l’inquiétude des pouvoirs publics en matière de santé publique, de la loi sur les jeux en ligne, non pour mettre la pédale douce en matière de développement mais au contraire pour accélérer fortement sa croissance par une incitation au jeu accrue. En final la politique jeu responsable mis en œuvre par la Française des jeux produire du jeu excessif… Les meilleures preuves de cette démonstration se situent dans les résultats de l’opérateur. En pleine crise économique il surperforme (+5,5 % en 2010) en dépassant pour la première fois la barre symbolique des 10 milliards. L’incitation au jeu est tel que la FDJ est même parfois – en fonction du calendrier politique - « gênée par son succès » comme l’a précisé France-Soir.

    Pour allumer des contre feux vis-à-vis de cette incitation au jeu accrue, la FDJ pousse le bouchon de plus en plus loin dans le domaine du jeu responsable. La société dirigée par Christophe Blanchard Dignac a l’audace - ils se croient tout permis et ils se permettent tout - de lancer en juin 2011 « une campagne nationale contre l’addiction au jeu » Au même moment comme par hasard, Jean Luc Vénisse financé à hauteur de 2 millions d’euros par la FDJ (le site du CRJE est très discret sur ce financement) associé aux addictologues M. Reynaud et A . Belkacem sortent un fascicule : « Du plaisir du jeu au jeu pathologique, 100 questions pour mieux gérer la maladie» Et Michel Reynaud d’affirmer dans France-Soir du 6 juin 2011, après sans doute plusieurs mois d’études de terrain et d’études comparatives, que « de tous les opérateurs la Française des jeux est celui qui en fait le plus pour le contrôle et la prévention du jeu excessif. » La boucle est bouclée. La collusion d’intérêts marche à fond pour les deux parties. Plus c’est gros, plus ça marche. En cherchant bien on apprend que ce livre est publié et distribué via un mécénat …de la Française des jeux. La plupart des médias n’ont pas repris ce détail.

    Comme le Centre du jeu excessif de Nantes a beaucoup d’argent, il faut bien qu’il le dépense. Il a lancé un enquête pour passer les « joueurs compulsifs à la loupe « . Marc Valleur, qui fait pourtant parti de l’Observatoire des jeux, participe à cette étude financée par la FDJ. Curieusement le CRJE semblent avoir du mal a recruté des joueurs compulsifs alors qu’ils affirment par ailleurs (dans une belle fourchette scientifique qui ressemble à un râteau) qu’il y aurait entre « 600 OOO et 1,8 million de joueurs pathologiques ! » Nous aurons l’occasion de revenir sur cette étude qui se déroule sur 5 ans. Mais en attendant nous invitons le lecteur à prendre connaissance des conditions méthodologiques fixées par le CRJE de Nantes : « Le CRJE recherche des joueurs à Paris et Colombes. Les conditions : avoir entre 18 et 65 ans, jouer au moins une fois par an, avoir joué l’année écoulée et … (la ça devient cocasse NDLR) « avoir l’impression de perdre le contrôle sur la pratique du jeu » Comme il n’est pas certain que ce protocole très scientifique ( sic) attire les joueurs le CRJE ajoute : « La participation a l’étude est indemnisée »

    Autres informations, qui montrent une nouvelle fois le vrai visage de la Française des jeux : l’inflation de ses produits et les chances de gagner. L’opérateur historique profite du lancement de nouvelles formules ou de nouveaux jeux, pour augmenter fortement ses prix et diminuer tout aussi fortement, l’espérance-statistique qui permet de décrocher la cagnotte. Sur ce registre également FDJ se croit tout permis et elle se permet tout. Ainsi en 2008 le Loto passe de 1,2 euros à 2 euros. Une augmentation de 67 %. L’espérance-statistique de gagner évolue d’une chance sur I4 millions à une chance sur I9 millions. Pour le nouvel Euro Millions sorti en mai 2011, la FDJ fait encore plus fort. La probabilité de trouver les 7 bons numéros passe d’une chance sur 75 millions, à une chance sur 116 millions ! L’opérateur historique n’a pas eu le culot de dire que c’était pour lutter contre le jeu excessif qu’il changeait les règles. Il a insisté sur le pactole qui augmentait

    En final chacun en conviendra la politique mise en œuvre par la Française des jeux n’a donc rien à voir avec une politique des jeux raisonnable, modérée et qui respecte sa clientèle. Elle apparaît au contraire comme une politique anti-consumériste de rentabilité accrue, qui abuse de sa position dominante et de son monopole. La FDJ agit de plus en plus comme un Etat ludique dans l’Etat Croupier, peu soucieuse en réalité de l’intérêt général et des Français qui jouent. Le PDG de la Française des jeux fait jouer - à une société qui ne lui appartient pas - un dangereux double jeu, qui risque à terme d’énerver le Président de la République et l’opinion. Cette duplicité risque également d’irriter Bruxelles et la Cour de justice Européenne. Certes, certains pourront considérer que Christophe Blanchard Dignac – responsable mais pas coupable - n’est après tout qu’un grand commis de l’Etat qui fait très bien son travail et remplit avec zèle les caisses du Trésor. Reste à savoir de quelle marge de manœuvre il dispose et si cette liberté n’est pas trop grande justement. Reste à savoir en outre si la politique des jeux de la France doit se décider à Bercy ou à Boulogne (siège de la FDJ). Reste à savoir si les excès de zèle du patron de la FDJ, sa politique expansionniste, sa boulimie et surtout sa duplicité, ne sont pas en réalité en contradiction avec la Politique des jeux responsable affichée par le gouvernement depuis quelques années, et inaugurée par Nicolas Sarkozy avec les casinos quand il était Ministre de l’Intérieur.

    Dum félis dormit mus gaudet et exsilit antro*

    © JP G. Martignoni-Hutin, Lyon, France, 175. Septembre 2011

    * : Quand le chat dort, la souris en profite et sort du trou. Ce proverbe médiéval signifie que lorsque les chats ne sont pas là, les souris dansent. C’est à dire que lorsque les responsables font défaut, leurs subordonnés prennent toutes les libertés et la situation tourne rapidement à l’anarchie la plus totale

  • Martignoni, le 21/10/2010 à 18h42 #2

    réponse ( rapide et tardive) au post de sos joueurs du 13/3/2OIO

    1/ ce n'est pas une vindicte, c'est une analyse , ce sont des faits, il ne faut pas avoir peur de la vérité, il ne faut pas avoir de débattre ( ou alors ça cache quelque chose : conflit d'interets ?)

    2/ Etat /opérateur : Faux c'est l'Etat qui a obligé les opérateurs à faire quelque chose contre le jeu excessif en commençant par les casinos et c'est l'Etat qui depuis des années ( dans l'ombre de la police des jeux) jugulait le phénomène ( interdits de jeu volontaire)

    3/jeu récréatif/jeu pathologie : grossière erreur épistémologique de reprendre la dichotomie primaire et binaire de la doxa du jeu pathologie maladie. C'est beaucoup plus compliqué que ça dans la réalité , tous les joueurs sont (potentiellement) des flambeurs ! On voit bien la collusion objective existant entre la doxa et les opérateurs : une fois qu'ils ont perdu, ils deviennent des malades qu'il faut soigner !. Je ne dis pas qu'il faut rien faire, mais il faut rebattre les cartes et donner la parole aux sociologue, historiens, économistes, aux joueurs, aux personnels de jeu, aux directeur de casino, aux buralistes....

    4 / financements de certaines de mes recherches par les casinos = sos joueurs ( qui n'est pas dans la vindicte !) est aveugle , c'est marqué noir sur blanc. En outre c'est moi qui suis à l'origine de ces collaborations avec les casinos. Je ne condamne en rien les casinos, ni la Française des jeux ou le PMU d'ailleurs ( contrairement à la doxa qui est anti jeu) je souligne les contradictions, je dénonce les conflits d'interets. Je suis étonné que des gens aussi sérieux contribuent à scier la branche sur laquelle ils sont assis en finançant la doxa et ça leur coute de plus en plus cher. Peut être cherchent-ils à se punir d'être dans l'industrie du vice ?

    (c) Jean-Pierre MARTIGNONI, sociologue, octobre 2010
    Université Lyon2, GRS.

  • S.O.S. Joueurs, le 13/07/2010 à 18h33 #3

    Je trouve dommage une telle vindicte. Si les structures d'aide, quelles qu'elles soient, sont financées par des opérateurs de jeux, c'est parce que l'Etat s'était totalement désintéressé de cette question. S'il est raisonnable de dire que les joueurs récréatifs sont la norme, il n'en demeure pas moins que trop de personnes souffrent d'une addiction, ainsi que leur entourage...
    Dommage aussi que J.P. Martignoni Hutin oublie que ses recherches dans les casinos ont été financées par ceux-là mêmes qu'il condamne aujourd'hui. Vraiment dommage.

  • Jean-laurent, le 13/07/2010 à 18h20 #4

    Ça fait plaisir d'entendre des discours différents, des discours qui montrent que les joueurs sont parfois pris pour des billes pour en engraisser quelques-uns. Faisons des études indépendantes pour prouver des hypothèses au lieu de parler sans analyse.

    J'ajoute que si les parlementaires tenaient tant à protéger les internautes, ils interdiraient peut-être les bonus qui incitent les joueurs à miser et les clauses abusives.